Poésie de Marina Tsvetaïeva

À AKHMATOVA

O muse des pleurs, la plus belle des muses !
Complice égarée de la nuit blanche où tu nais !
Tu fais passer sur la Russie ta sombre tourmente
Et ta plainte aiguë nous perce comme un trait.

Nous nous écartons en gémissant et ce Ah!
Par mille bouches te prête serment, Anna
Akhmatova ! Ton nom qui n’est qu’un long soupir
Tombe en cet immense abîme que rien ne nomme.

A fouler la terre que tu foules, à marcher
sous le même ciel, nous portons une couronne !
Et celui que tu blesses à mort dans ta course
Se couche immortel sur son lit de mort.

Ma ville résonne, les coupoles scintillent,
Un aveugle errant passe en louant le Sauveur…
Et moi je t’offre ma ville où les cloches sonnent,
Akhmatova, et je te donne aussi mon coeur.

Moscou, 19 juin 1916

Poème de Marina Tsvétaïeva traduit par Sophie Técoutoff in La Nouvelle Revue française, n° 268, avril 1975 et cité in Véronique Lossky, Marina Tsvéatéva, Seghers 1990, collection Poètes d’Aujourd’hui, p. 123.- ( Source )

La biographie de Marina Tsvetaïeva,( née à Moscou le 26 septembre 1892) tout comme ses poèmes, est pleine de souffrances et de pertes. Pendant la guerre civile, elle a dû faire face à la faim et à la misère et a même dû abandonner sa fille Irina, âgée de trois ans, dans un refuge pour enfants, où cette dernière décède. Ensuite, elle a réussi à émigrer à Prague, mais avait une forte nostalgie de la Russie et est revenue au moment de la Grande purge de Staline. Son mari a été arrêté et tué, tandis que sa fille aînée a été envoyée au goulag pendant 15 ans. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Marina Tsvetaïeva a été évacuée : elle a également souffert du manque d’argent et de nourriture – finalement, elle s’est suicidée en 1941.

Les mots de couleur de Guenrikh Sapguir

En mars, j’ai accepté de participer au mois de l’Europe de l’Est proposé par Eva, Patrice et Goran.

Ce lundi commence par de la poésie russe :

Les mots de couleur

L’herbe a des mots tout verts
qui chuchotent dans l’air.

Le vent a des mots bleus
qui sont parfois houleux.

Le soleil à l’aurore
a des mots rouge et or.

Et les mots se répondent
en repeignant le monde.

Guenrikh Sapgui

Guenrikh Sapguir (cité dans « Anthologie de la poésie russe pour enfants » – traduction, présentation et choix de Henri Abril – Circé / poésie, 2000).


Poésie du lundi, mois de l’Europe de l’Est

Poète Russe : Anna Akhmatova

Courage

Nous savons ce qui maintenant est en balance
Et ce qui maintenant s’accomplit.
Nos horloges sonnent l’heure du courage,
Et le courage ne nous abandonnera pas.
Il n’est pas terrible de tomber sous les balles,
Il n’est pas amer de rester sans toit,
Et nous te garderons, langue russe,
Immense parole russe.
Nous te porterons libre et pure,
Nous te transmettrons à nos descendants,
Et nous te sauverons de la captivité,
À jamais.

Extrait de Requiem : Poème sans héros

Anna Akhmatova est née à Odessa le 23/06/1889. Elle est une des plus importantes poétesses russes du XXe siècle. Égérie des acméistes, surnommée la « reine de la Neva » ou « l’Âme de l’Âge d’Argent », Anna Akhmatova demeure aujourd’hui encore l’une des plus grandes figures féminines de la littérature russe.

Elle étudie le droit à l’Université de Kiev puis la littérature et l’histoire à Saint Pétersbourg. Très jeune, elle y fréquente salons et cafés littéraires, publie des vers dans les revues. Ses premiers livres, Soir (1912), Chapelet (1914) rencontrent un accueil fervent. Réservée à l’égard de l’inspiration idéologique de la révolution, Akhmatova refuse cependant de suivre dans l’émigration ou l’opposition, la plupart des écrivains de sa tendance.

En 1922, sa poésie est interdite de publication par les autorités soviétiques. Elle continue toutefois à écrire et vit de traductions (notamment celles de V. Hugo ou de R. Tagore).

Après la mort de Staline, en mars 1953, Anna Akhmatova est lentement réhabilitée et réapparaît progressivement sur la scène littéraire soviétique. Elle poursuit alors la composition de ses ouvrages les plus importants, Poèmes sans héros et Requiem, des œuvres en hommage aux victimes de la terreur stalinienne.

Elle s’éteint le 5 mars 1966 à Moscou.