1909 de Guillaume Apollinaire

1909

La dame avait une robe
En ottoman violine
Et sa tunique brodée d’or
Était composée de deux panneaux
S’attachant sur l’épaule

Les yeux dansants comme des anges
Elle riait elle riait
Elle avait un visage aux couleurs de France
Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges
Elle avait un visage aux couleurs de France

Elle était décolletée en rond
Et coiffée à la Récamier
Avec de beaux bras nus

N’entendra-t-on jamais sonner minuit

La dame en robe d’ottoman violine
Et en tunique brodée d’or
Décolletée en rond
Promenait ses boucles
Son bandeau d’or
Et traînait ses petits souliers à boucles

Elle était si belle
Que tu n’aurais pas osé l’aimer

J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes
Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux
Le fer était leur sang la flamme leur cerveau

J’aimais j’aimais le peuple habile des machines
Le luxe et la beauté ne sont que son écume
Cette femme était si belle
Qu’elle me faisait peur

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

 

Comme un jardin à l’abandon de Aurélia Lassaque

Comme un jardin à l’abandon

Ta peau
Comme un jardin à l’abandon
Avec beaucoup de fleurs dedans.

Tu dis ? J’aime tes longs cheveux ?

Dans le creux de ta main
La clé d’une maison inconnue ;
Celle de tes ancêtres.

Tu dis que les volets ont perdu leur couleur,
Comme les vieilles tortues qui encombrent la mer.

Tu as dénudé tes yeux
Sur mon épaule.

A l’heure de la prière,
Nous avons dessiné des oiseaux
Avec l’ombre de nos mains.

Tu me parlais d’arbres
Qui ouvrent leurs feuilles

Au clair de lune.

Et je ne t’écoutais pas.
Je ne voyais déjà plus tes mains
Qui ouvriraient
Bientôt loin de moi
Les volets ternes d’une maison
Au bord d’une rivière
Dont tu ne m’as jamais donné le nom.

 

Née en 1983, Aurélia Lassaque est poète de langues française et occitane. Collaborant régulièrement avec des plasticiens, danseurs et musiciens, elle a donné divers spectacles en France, Brésil, Angleterre et Italie. Ses poèmes sont traduits en recueils, revues et anthologies dans une dizaine de langues. En 2011, elle fut responsable de l’exposition « Dialogue entre cultures et langues » au Conseil de l’Europe. Egalement conseillère littéraire du festival « Paroles Indigo » à Arles aux côtés de Boubacar Boris Diop, Aurélia Lassaque présente des chroniques littéraires à la télévision (FR3 Sud). Vient de paraître : Pour que chantent les salamandres, Paris, éd. Bruno Doucey, 2013. ( Source Terre à ciel )

Alaska toussa toussa de Thomas Vinau

On va manquer de bois
et l’hiver n’est pas prêt d’être fini
on a des photos sur le frigo
et des souris dans le placard
on a des virus plein les doigts
et des livres plein les étagères
on a tous ces souvenirs qui ne servent à rien
toutes ces envies qu’on n’a mis qu’une fois
on a un sac de survie plein à ras bord
de couteaux qui ne coupent pas
de haches qui ne hachent rien
de bouts de cordes coupés
de bouts de métal doré
on a des poix chiches
et des poix pas chiches
des poux et des plaies
tout mignonnets
un fantôme
qui a un peu trop soif
des chardons en bouquet
deux machines à écrire
qui n’écrivent plus rien
des épis
des cauchemars
des lits sales et douillets
et des cynorhodons givrés
on est pas trop mal loti
ça tiendra surement
sans chasser l’orignal
ou dépecer l’ours
ou couper la forêt
mais impossible
de savoir vraiment
quand l’hiver finira

En sortant de l’école de Jacques Prévert

En sortant de l’école

nous avons rencontré

un grand chemin de fer

qui nous a emmenés

tout autour de la terre

dans un wagon doré

Tout autour de la terre

nous avons rencontré

la mer qui se promenait

 

avec tous ses coquillages

ses îles parfumées

et puis ses beaux naufrages

et ses saumons fumés

Au-dessus de la mer

nous avons rencontré
la lune et les étoiles

sur un bateau à voiles

partant pour le
Japon

et les trois mousquetaires des cinq doigts de la main

tournant la manivelle d’un petit sous-marin

plongeant au fond des mers

pour chercher des oursins

Revenant sur la terre

nous avons rencontré

sur la voie de chemin de fer

une maison qui fuyait

fuyait tout autour de la terre

fuyait tout autour de la mer

fuyait devant l’hiver

qui voulait l’attraper

Mais nous sur notre chemin de fer

on s’est mis à rouler
rouler derrière l’hiver

et on l’a écrasé

et la maison s’est arrêtée

et le printemps nous a salués

C’était lui le garde-barrière

et il nous a bien remerciés

et toutes les fleurs de toute la terre

soudain se sont mises à pousser

pousser à tort et à travers

sur la voie du chemin de fer

qui ne voulait plus avancer

de peur de les abîmer

Alors on est revenu à pied

à pied tout autour de la terre

à pied tout autour de la mer

tout autour du soleil

de la lune et des étoiles

A pied à cheval en voiture et en bateau à voiles

Jacques Prévert

Le parapluie de Louis Delorme

 Le parapluie

C’est un objet des plus bizarres
Qu’on n’a jamais au bon moment,
Soit qu’on l’oublie, soit qu’on l’égare,
On ne s’en sert que rarement.

Les gens superstitieux vous disent
«Ne l’ouvrez pas à l’intérieur !
(Mais ce ne sont que des sottises )
Cela vous porterait malheur ! »

Qu’est-ce qui vaut mieux ? une tuile
Ou tout bonnement un pépin ?
Lorsque je me promène en ville,
C’est plutôt les toits que je crains.

Quelquefois le vent les renverse
Pour voir le dos de leur décor
Alors que redouble l’averse,
Vous cinglant de plus en plus fort.

Les gens rient comme des baleines
En le voyant tout retourné
Mais le vent qui n’est pas en peine
Leur en donne un coup sur le nez.

Certains qui passent votre porte
Aiment le voir dégouliner :
Tout ruisselant ils vous l’apportent
Espérant vous voir fulminer.

Il est des gens qui l’utilisent
Pour se garantir du soleil ;
Pour avoir de l’ombre à leur guise
Lorsque en plein sud ils ont sommeil..

La jeune femme aventurière
Qui compte revoir son amant
Le cache dans la garçonnière
Pour revenir incessamment.

J’en sais des bleus, des noirs, des mauves,
Certains de toutes les couleurs ;
Et ce qu’ils voient dans les alcôves
Leur fait même pousser des fleurs.

Je connais des malins qui l’ouvrent
Et qui s’en font un paravent ;
Au moindre signal, ils se couvrent,
Quelquefois même bien avant.

Certains l’avaient pour Pentecôte
Quand s’est mis à souffler l’esprit
Ce n’était pas vraiment leur faute
Leur médecin l’avait prescrit.

Oh ! gloire à cet objet fétiche
Que fans de l’imper dédaignaient ;
Le vrai gentleman s’en entiche
Et le suspend à son poignet.

Gloire aussi bien à la mégère
Qui court à la rixe avec lui,
Quand la discussion dégénère,
Quand le beau temps meurt sous la pluie.

Riflard, pébroque ou simple ombrelle,
D’Aurillac comme de Cherbourg,
On aime voir sous lui la belle
Qu’elle soit de nuit ou de jour.

Moi qui le trouve poétique,
J’aimerais pouvoir m’envoler
Avec sa coupole magique,
Aller sans fin batifoler,

Aller passer ma république
Sous un ciel immensément bleu
Où le soleil toujours s’applique,
Où jamais nuage ne pleut.

L’exposant dans une vitrine,
Ouvert largement déployé,
Comme une relique divine,
J’aurais à cœur de le choyer.

Louis Delorme : extrait de POUR DE RIRE
le Brontosaure éditeur.

Lundi, c’est poésie !

Baisers de brouillard (poème)

Le visage du ciel dérobe la gravité du monde.
De baisers en étreintes, couleurs dévorées,
La fraîcheur de l’instant née de toutes les chaleurs
S’étend pour rendre illisible les secondes qui s’écoulent.

Le souffle de la nuit chasse la poésie
Que les hommes, absents en ces heures
Et pourtant se signifiant omniprésents et aveuglés par leurs lumières,
Habillent encore et toujours de leurs étoiles.

 

Boris Sentenac

 

Janvier de Victor Hugo

Janvier est revenu

Janvier est revenu. Ne crains rien, noble femme !
Qu’importe l’an qui passe et ceux qui passeront !
Mon amour toujours jeune est en fleur dans mon âme ;
Ta beauté toujours jeune est en fleur sur ton front.

Sois toujours grave et douce, ô toi que j’idolâtre ;
Que ton humble auréole éblouisse les yeux !
Comme on verse un lait pur dans un vase d’albâtre,
Emplis de dignité ton cœur religieux.

Brave le temps qui fuit. Ta beauté te protège.
Brave l’hiver. Bientôt mai sera de retour.
Dieu, pour effacer l’âge et pour fondre la neige,
Nous rendra le printemps et nous laisse l’amour.

Victor Hugo

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