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La rose-thé de Théophile Gautier

La rose-thé

La plus délicate des roses
Est, à coup sûr, la rose-thé.
Son bouton aux feuilles mi-closes
De carmin à peine est teinté.

On dirait une rose blanche
Qu’aurait fait rougir de pudeur,
En la lutinant sur la branche,
Un papillon trop plein d’ardeur.

Son tissu rose et diaphane
De la chair a le velouté ;
Auprès, tout incarnat se fane
Ou prend de la vulgarité.

Comme un teint aristocratique
Noircit les fronts bruns de soleil,
De ses soeurs elle rend rustique
Le coloris chaud et vermeil.

Mais, si votre main qui s’en joue,
A quelque bal, pour son parfum,
La rapproche de votre joue,
Son frais éclat devient commun.

Il n’est pas de rose assez tendre
Sur la palette du printemps,
Madame, pour oser prétendre
Lutter contre vos dix-sept ans.

La peau vaut mieux que le pétale,
Et le sang pur d’un noble coeur
Qui sur la jeunesse s’étale,
De tous les roses est vainqueur !

Théophile Gautier – (1811-1872)

 

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Dernière fable de Didier Venturini

Une dernière fable

De Venise
Rêves de sable
Qui s’enlisent

Cité mystère
Palais des doges
Les sanctuaires
La grande loge

Les amulettes
Les talismans
Les cours secrètes
Leur goût d’orient

Éclats de lune
Sur les canaux
Que disent les runes
Baron Corvo

Pont des merveilles
Pour une émeraude
Que les lions veillent
Dans la nuit chaude

La clavicule
De Salomon
Lire les formules
Les allusions

Rencontres nocturnes
Une poétesse
Parmi les brumes
Beaucoup d’ivresse

La rue de l’amour
Des amis
Plus loin toujours
D’autres pays

Didier Venturini, 2009

En septembre de Paul Verlaine

En septembre

Parmi la chaleur accablante
Dont nous torréfia l’été,
Voici se glisser, encor lente
Et timide, à la vérité,

Sur les eaux et parmi les feuilles,
Jusque dans ta rue, ô Paris,
La rue aride où tu t’endeuilles
De tels parfums jamais taris,

Pantin, Aubervilliers, prodige
De la Chimie et de ses jeux,
Voici venir la brise, dis-je,
La brise aux sursauts courageux…

La brise purificatrice
Des langueurs morbides d’antan,
La brise revendicatrice
Qui dit à la peste : va-t’en !

Et qui gourmande la paresse
Du poète et de l’ouvrier,
Qui les encourage et les presse…
 » Vive la brise !  » il faut crier :

 » Vive la brise, enfin, d’automne
Après tous ces simouns d’enfer,
La bonne brise qui nous donne
Ce sain premier frisson d’hiver ! « 

 Paul Verlaine

 

 

 

Comme un poème de Boris Sentenac

Comme un poème 

 

Le soleil n’est jamais rouge :

L’heure l’exprime

Comme un poème

Exprime le monde.

Tes yeux ne voient rien,

Ta pensée le sait

Comme un poème

Sait ton monde.

Ton regard saisit l’opulence :

Le reflet de l’instant

Comme un poème

Saisit qui tu es.

Boris Sentenac

 

 

Grandir ensemble de Jean-François Malarmé

J’aime beaucoup rêver tout seul

Que je dévore un gros crumble.

Mais j’aime aussi quand on est deux

A regarder le ciel tout bleu.

On a moins peur quand on est trois

Si on se perd au fond des bois.

C’est vraiment bien quand on est quatre

A rigoler comme au théâtre.

Comme les parents, on parle à cinq

Autour d’une table et puis on trinque.

On court beaucoup quand on est six

A faire pin pon comme la police.

Les jours de pluie quand on est sept

On aime recevoir une belle cassette.

On se régale quand on est huit

D’un hamburger et de pommes frites.

On se promène quand on est neuf

Pour bien montrer nos habits neufs…

Je compte mes doigts et ça fait dix

Je sens mes gants qui rapetissent !

Jean-François MALARME

Lily bellule s’envole de Jacques Viallebesset

Dans Lyon aujourd’hui
S’envole une libellule
Qui entonne
Le plain-chant
En même temps
Qu’elle dit à tous
Le grand élan du printemps
Les bouquets d’oiseaux
Dans les ramures des mains
S’offrent à tous les passants
Le frou-frou des paupières
S’épanouit en pétales de lilas
Les bourgeons du sourire
Étincellent d’une nouvelle sève
Éclatant en étamines pulpeuses
De soleil

Dans Lyon aujourd’hui
S’envole une tourterelle
Dans le ciel troué de mes yeux
J’entends battre au nid de mes mains
La pulsation légère de son sang
Qu’elle offre à tous
Promesse d’un possible bonheur
Universel tandis que s’écroulent
Les murs de vos cœurs
Amour plus grand que notre amour
Dont vous recueillez
Les escarbilles de beauté
Lyon aujourd’hui
Est un éternel jardin
Où se rouler dans l’herbe
Verte fraîche et tendre.
Humaine, rien qu’humaine
La belle aventure
Nous réunit dans le feuillage
Des murmures partagés.

 

Jacques Viallebesset, 14l’écorce des cœurs, 

J’ai pour toi un lac de Gilles Vigneault

J’AI POUR TOI UN LAC

J’ai pour toi un lac quelque part au monde
Un beau lac tout bleu
Comme un oeil ouvert sur la nuit profonde
Un cristal frileux
Qui tremble à ton nom comme tremble feuille
A brise d’automne et chanson d’hiver
S’y mire le temps, s’y meurent et s’y cueillent
Mes jours à l’endroit mes nuits à l’envers.

J’ai pour toi très loin une promenade
Sur un sable doux
Des milliers de pas sans bruit, sans parade,
Vers on ne sait où
Et les doigts du vent des saisons entières
Y ont dessiné comme sur nos fronts
Les vagues du jour fendues des croisières
Des beaux naufragés que nous y ferons

J’ai pour toi défait mais refait sans cesse
Les mille châteaux
D’un nuage aimé qui pour ma princesse
Se ferait bateau
Se ferait pommier se ferait couronne
Se ferait panier plein de fruits vermeils
Et moi je serai celui qui te donne
La terre et la lune avec le soleil

J’ai pour toi l’amour quelque part au monde
Ne le laisse pas se perdre à la ronde

Gilles Vigneault