Beau soir d’hiver de Jules Breton

fb65ff22Peinture de Serge Hananin

 

La neige – le pays en est tout recouvert –
Déroule, mer sans fin, sa nappe froide et vierge,
Et, du fond des remous, à l’horizon désert,
Par des vibrations d’azur tendre et d’or vert,
Dans l’éblouissement, la pleine lune émerge.

A l’Occident s’endort le radieux soleil,
Dans l’espace allumant les derniers feux qu’il darde
A travers les vapeurs de son divin sommeil,
Et la lune tressaille à son baiser vermeil
Et, la face rougie et ronde, le regarde.

Et la neige scintille, et sa blancheur de lis
Se teinte sous le flux enflammé qui l’arrose.
L’ombre de ses replis a des pâleurs d’iris,
Et, comme si neigeaient tous les avrils fleuris,
Sourit la plaine immense ineffablement rose.

Jules Breton

Publicités

Les oiseaux de l’hiver de Micheline Dupré

Mais d’où viennent ces oiseaux
Que j’entends chanter l’hiver?
Où se cachent leurs fuseaux
De plume sur fil de chair?

Il neigeait encor hier
Sur l’arbre et le caniveau,
Et les miettes du pain clair,
Pour des petits yeux d’oiseaux,
Se perdaient dans la lumière,
Des flocons à mes carreaux.

Ô mes oiseaux de l’hiver,
Par le froid levés si tôt,
Ô mes oiseaux sans manière,
Faits pour chanter comme l’eau

Des qu’elle a roulé rivière.

Que penser de nos misères,
Tristes colliers de grelots,
Quand on secoue leur poussière,
Au milieu des trilles fiers,
D’un bonheur clamé si haut.

Micheline Dupray.

Le Noël de sapin de Corinne Albaut

Le Noël de sapin
Un sapin réfléchissait :
J’ai perdu la neige, c’est vrai
Les nuages et le vent frais
Et les oiseaux qui chantaient,
En échange, on m’a offert
De fragiles boules en verre,
Des bougies et des lumières
Et des guirlandes légères.
Les enfants en pyjama
Chantent et dansent
Autour de moi,
C’est un beau destin
Pour un sapin !
Corinne Albaut
Mon sapin attend  le Père Noël
sap18
JOYEUX NOËL

Le grand arbre de Albert Mérat

Dans un parc oublié dont le silence amorce
Les rêveurs, sentinelle ancienne du seuil,
Le grand arbre muet isole son orgueil,
Et vers le ciel étend ses branches avec force.

Son tronc noir se raidit musculeux comme un torse,
Et son cœur dépouillé ferait un bon cercueil.
Il a l’air de porter l’empreinte d’un long deuil,
Et l’âge a sillonné profondément l’écorce.

Il sent qu’il n’est pas fait pour prêter aux amants
L’ombre dont le secret rassure les serments
Et les baisers, concert matériel des rêves.

Inutile à l’amour trop vulgaire pour lui,
Âpre et dur, il attend venir avec ennui
La fermentation violente des sèves.

Albert Mèrat

Poète français né le 23 mars 1840 à Troyes dans le département de l’Aube, Albert Mérat est décédé le 16 janvier 1909 à Paris.

©Claude-  photo, prise à Bayeux dans le jardin botanique – L’élément le plus spectaculaire de ce jardin est un « hêtre pleureur », classé monument naturel depuis 1932 et labellisé « arbre remarquable de France » depuis 2000.

Poème Avent de Paul Verlaine

Calendrier de l’Avent

« Dans les Avents », comme l’on dit
Chez mes pays qui sont rustiques
Et qui patoisent un petit
Entre autres usages antiques,

« Dans les Avents les côs chantont »,
Toute la nuit, grâce à la lune
« Clartive » alors, et dont le front
S’argente et cuivre dès la brune

Jusqu’à l’aube en peu d’ombre, et ces
Chante-clair, clair comme un beau rêve,
Proclament jusques à l’excès
Le soleil… qui plus tard se lève,

Trop tard pour ceux qui sont reclus

Au poulailler, — tout comme une âme
Ne tendant que vers les élus,
Dans le péché, prison infâme, —

Et comme une âme les bons coqs,
Vigilants, tels au temps de Pierre,
Souffrent, mais, en dépit des chocs
D’ombre, chantent, et l’âme espère.

Paul Verlaine.

Ici vit…de Tanella Boni

 

picture-13646-1530723750

Ici vit le Noir la peur au ventre

Cette peur sans cesse refoulée

Sans cesse remise en lumière

L’Amérique en moi

C’est une partie de ma peau

La rumeur la plus sourde

Me parvient ce soir-là

À deux pas

La rumeur la plus sourde

Qui me hante parfois

Personne ne veut l’entendre

Impossible de fuir

Une rumeur si parlante

Invisibles sont-ils

Sommes-nous

Nous

Meute de transparents

Sur lesquels fusent des balles

À boulets rouges

Ce n’est pas une rumeur

J’étais là

Me voici

À deux encablures de l’endroit des balles

Pas besoin d’être si près du lieu de la vérité

Pour voir l’empreinte de son éclat sur ma peau.

Tanella Boni, « Ici vit… », Là où il fait si clair en moi, Paris, Éditions Bruno Doucey, 2017, p. 49.

Auteure majeure de la poésie  africaine contemporaine.

Ton souvenir est comme un livre de Albert Samain

rose-2101475_960_720

Ton Souvenir est comme un livre bien aimé,
Qu’on lit sans cesse, et qui jamais n’est refermé,
Un livre où l’on vit mieux sa vie, et qui vous hante
D’un rêve nostalgique, où l’âme se tourmente.

Je voudrais, convoitant l’impossible en mes vœux,
Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux ;
Ciseler avec l’art patient des orfèvres
Une phrase infléchie au contour de tes lèvres ;

Emprisonner ce trouble et ces ondes d’émoi
Qu’en tombant de ton âme, un mot propage en moi ;
Dire quelle mer chante en vagues d’élégie
Au golfe de tes seins où je me réfugie ;
Dire, oh surtout ! tes yeux doux et tièdes parfois
Comme une après-midi d’automne dans les bois ;
De l’heure la plus chère enchâsser la relique,
Et, sur le piano, tel soir mélancolique,
Ressusciter l’écho presque religieux
D’un ancien baiser attardé sur tes yeux.

Albert Samain.