Reflet de choses de Maurice Carême

Reflet des choses

Je suis le reflet des choses ;

Je ris jusqu’au bout des doigts.

Je ne suis ni vert, ni rose,

Je suis vous et je suis moi.

Hé ! je me métamorphose

Parfois en petit Chinois,

Je suis le reflet des choses ;

Je ris jusqu’au bout des doigts

Oui, je ris, je ris sans cause

De tout, de vous et de moi.

Jamais je ne me repose.

Je luis partout à la fois.

Je suis le reflet des choses.

Maurice Carême


photo de Jeannine Burny
© Fondation Maurice Carême
Maurice Carême est né le 12 mai 1899, rue des Fontaines, à Wavre, dans une famille modeste. Son père, Joseph, est peintre en bâtiment ; sa mère, Henriette Art, tient une petite boutique où les gens humbles du quartier viennent faire leurs menus achats.
Maurice Carême passe à Wavre une enfance campagnarde si heureuse qu’elle sera une des sources d’inspiration de son œuvre. Il fait des études primaires et secondaires dans sa ville natale. En 1914, il écrit ses premiers poèmes, inspirés par une amie d’enfance, Bertha Detry, dont il s’est épris. Elève brillant, il obtient, la même année, une bourse d’études et entre à l’Ecole normale primaire de Tirlemont. Son professeur, Julien Kuypers, l’encourage à écrire et lui révèle la poésie française du début du XXe siècle. C’est à Tirlemont également que Maurice Carême découvre les grands poètes de Flandre. Il est nommé instituteur en septembre 1918 à Anderlecht-Bruxelles. Il quitte Wavre pour s’installer dans la banlieue bruxelloise. L’année suivante, il dirige une revue littéraire, Nos Jeunes, qu’il rebaptise en 1920 La Revue indépendante. Il noue alors ses premiers contacts littéraires et artistiques (avec Edmond Vandercammen en 1920 et, en 1926, avec le peintre Felix De Boeck). Il épouse en 1924 une institutrice, Andrée Gobron (Caprine), originaire de Dison.
© s. Il crée le 4 décembre 1975 la Fondation Maurice Carême, fondation d’utilité publique. Il meurt le 13 janvier 1978 à Anderlecht laissant onze œuvres inédites parmi les plus graves qu’il ait écrites. Il est enterré à Wavre dans un lieu où il a joué, enfant (Mausolée Maurice Carême). L’œuvre de Maurice Carême comprend plus de quatre-vingts recueils de poèmes, contes, romans, nouvelles, essais, traductions.

portrait par Luc De Decker
© Jacques et Armand De Decker

Dans le cadre du défi de lectures,  » le printemps des artistes »crée par Marie-Anne du blog  » La Bouche à Oreilles« 

Poésie de Ady Endre

Pierre lancée de haut

Pierre sans cesse relancée, du haut chutant sur le sol,

Mon petit pays, encore, toujours, ton fils rentre chez toi.

Il visite de tour en tour les pays lointains, 

pris de vertige, savoure le chagrin, et chute dans la poussière dont il fut.

Ne cesse de désirer le loin et il ne peut s’enfuir,

Avec ses désirs hongrois qui s’apaisent et de nouveau ;

Je suis à toi dans ma colère faramineuse,

ma grande infidélité, ma peine amoureuse, mornement magyar.

Ainsi, s’écriait Endre Ady, frère des peuples danubiens. 

Endre Ady est connu en France sous le nom de André Ady, poète hongrois né en 1877 et décédé en 1919 à Budapest.

Issu de la petite noblesse calviniste, ce jeune journaliste de province s’était rendu, en 1904, à Paris pour y retrouver Adèle Brüll, une Hongroise mariée, qu’il devait célébrer sous le nom de Léda. Il y découvrit une civilisation supérieure, les institutions républicaines, l’héritage baudelairien. Ces expériences déchirantes – auxquelles s’ajouta la révélation des atteintes irrémédiables de la syphilis – lui firent prendre conscience de son génie et lui indiquèrent une voie majeure pour l’engagement. Poèmes nouveaux (1906), choquèrent les traditionalistes par la sensualité morbide de l’amour sado-masochiste ; ils déchaînèrent la fureur des nationalistes conservateurs par le parallèle désobligeant que l’auteur s’était acharné à dresser entre Paris « ville sacrée de beaux émerveillements », et Budapest « ville-malédiction », voire la Hongrie toute entière, « cimetière des âmes ». Pour sortir de son état arriéré, le pays devait se remettre en question, se renouveler socialement, intellectuellement. « Sang et or » (1907), prépara le chemin à la revue Nyugat dont Ady, proche des radicaux en politique, devint le chef de file incontesté. Il n’en demeura pas moins aussi le poète de la fin d’un monde, au temps surtout de la Grande Guerre dont cet homme gravement malade, usé par la névrose, par l’alcool, se voulut à la fois le témoin halluciné et la victime expiatoire.

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Une poésie Tchèque avec Yvan Blatny

Les lieux

Les lieux que nous avons quittés continuent à vivre.
Le cheval file, l’enfant crie, la mère ouvre la porte
« Ce n’est pas là, ce n’est pas là, alors je ne sais pas ce
que c’est devenu. » Ils cherchent.
Ils cherchent quelque chose, s’agitent à travers le logis.
Ils cherchent les lieux que nous avons quittés, les lieux
où nous étions autrefois.
Ils courent à la gare et pensent : la maison.
La maison est restée.
Où s’en vont-ils ?
À l’enterrement de la sœur. Pour toujours. Chez le fils.
La grand-mère reste. La grand-mère, ils ne
l’emmènent pas.
Ils laissent chez eux siffler Mélusine.
L’horloge, ils ne l’emmènent pas.
L’horloge sonne dans une pièce vide.

(traduction Erika Abrams, Éditions Orphée La Différence)

Yvan Blatny était né le 21 décembre 1919 à Brno en Moravie, ville natale de Leos Janacek. Il était le fils d’un écrivain célèbre, l’auteur expressionniste Lev Blatny (1894-1930). Il fut très tôt orphelin, élevé par sa grand-mère. Dès le lycée il écrit des poèmes. Parfaitement bilingue, tchèque et allemand, il maîtrisait remarquablement le français et l’anglais. C’est dans cette langue qu’il publia plus tard quelques poèmes. Il fut vite reconnu comme poète prodige dans le sillage de Jaroslav Seifert, mais aussi de la poésie contemporaine française, surtout Apollinaire qui le fascinait. Ses études universitaires furent interrompues par la fermeture des universités en 1939. Il a commencé pour vivre de travailler dans le magasin d’optique de ses grands parents.
L’invasion nazie le contraint à la clandestinité En 1942 il rejoint le « groupe 42 », comprenant poètes, peintres, et philosophes. Comme d’autres il crût à des lendemains qui chantent à la libération de son pays. Mais la prise du pouvoir par les communistes en 1948 (coup de Prague) lui fait rapidement comprendre qu’il ne sera qu’esclave en son pays. Profitant de l’attribution d’une bourse d’études pour l’Angleterre, il choisit l’exil définitif en mars 1948. Il voulait fuir ce qu’il appelle « la terreur froide ». Il obtint l’asile politique. Sa vie en Angleterre fut tragique, crucifié entre pauvreté extrême et maladie. Souffrant de syndromes constants de persécution (schizophrénie), il sombre dans la maladie mentale.

En 1977 il est transféré à l’hôpital St. Clement’s Hospital, Bixley Ward – Warren House, à Ipswich. La rencontre avec des amis lui permet de sauver ses manuscrits qui jusqu’alors étaient détruits par les aides-soignants.
En 1979 il peut publier au Canada Anciennes Demeures (Former homes). En 1982 la BBC réalise un documentaire sur lui. Et ses livres sont toujours interdits à Prague à cette époque.

Poésie russe

L’enfant prodige

Est-il vrai que, passant la rive,

Je revois, là, notre maison,

Où, comme un étranger, j’arrive

Lourd de honte et pris d’un frisson,

J’étais parti, plein d’espérances

Tel de sa proie un pêcheur sûr

Et, rêvant de mêler aux danses,

Les propos des sages d’Assur

Et je réalisai mon rêve.

J’ai tout connu, j’ai tout appris

Délices des voluptés brèves

Art, sciences, discours, écrits.

Et j’ai dispersé l’héritage.

Vidant la coupe des poisons,

Tel un larron devenu sage,

Je gagnai le champ des moissons.

Mon âme éprouva l’apaisante

Solitude des calmes nuits

.L’herbe que la rosée argente

Fut comme un baume à ses ennuis.

Or, voici qu’à jamais fermée

Notre maison s’offre à mes yeux,

Blanche, où s’élève une fumée,

Près de la rivière aux flots bleus

Où, durant une enfance gaie,

Je présidais à mon destin,

Fortune par moi prodiguée

Vie, à ton splendide festin.

Oh ! s’il m’était encor possible,

Face à face avec l’univers

,De le regarder, impassible,

Fondu dans ses courants divers !

N. Brioussov

Poésie de Marina Tsvetaïeva

À AKHMATOVA

O muse des pleurs, la plus belle des muses !
Complice égarée de la nuit blanche où tu nais !
Tu fais passer sur la Russie ta sombre tourmente
Et ta plainte aiguë nous perce comme un trait.

Nous nous écartons en gémissant et ce Ah!
Par mille bouches te prête serment, Anna
Akhmatova ! Ton nom qui n’est qu’un long soupir
Tombe en cet immense abîme que rien ne nomme.

A fouler la terre que tu foules, à marcher
sous le même ciel, nous portons une couronne !
Et celui que tu blesses à mort dans ta course
Se couche immortel sur son lit de mort.

Ma ville résonne, les coupoles scintillent,
Un aveugle errant passe en louant le Sauveur…
Et moi je t’offre ma ville où les cloches sonnent,
Akhmatova, et je te donne aussi mon coeur.

Moscou, 19 juin 1916

Poème de Marina Tsvétaïeva traduit par Sophie Técoutoff in La Nouvelle Revue française, n° 268, avril 1975 et cité in Véronique Lossky, Marina Tsvéatéva, Seghers 1990, collection Poètes d’Aujourd’hui, p. 123.- ( Source )

La biographie de Marina Tsvetaïeva,( née à Moscou le 26 septembre 1892) tout comme ses poèmes, est pleine de souffrances et de pertes. Pendant la guerre civile, elle a dû faire face à la faim et à la misère et a même dû abandonner sa fille Irina, âgée de trois ans, dans un refuge pour enfants, où cette dernière décède. Ensuite, elle a réussi à émigrer à Prague, mais avait une forte nostalgie de la Russie et est revenue au moment de la Grande purge de Staline. Son mari a été arrêté et tué, tandis que sa fille aînée a été envoyée au goulag pendant 15 ans. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Marina Tsvetaïeva a été évacuée : elle a également souffert du manque d’argent et de nourriture – finalement, elle s’est suicidée en 1941.

Poésie d’Amérique du sud :La Poésie de Pablo Neruda ( Chili)

La Poesía

Y fue a esa edad … Llegó la poesía
a buscarme. No sé, no sé de dónde
salió, de invierno o río.
No sé cómo ni cuándo,
no, no eran voces, no eran
palabras, ni silencio,
pero desde una calle me llamaba,
desde las ramas de la noche,
de pronto entre los otros,
entre fuegos violentos
o regresando solo,
allí estaba sin rostro
y me tocaba.


Yo no sabía qué decir, mi boca
no sabía
nombrar,
mis ojos eran ciegos,
y algo golpeaba en mi alma,
fiebre o alas perdidas,
y me fui haciendo solo,
descifrando
aquella quemadura,
y escribí la primera línea vaga,
vaga, sin cuerpo, pura
tontería,
pura sabiduría
del que no sabe nada
y vi de pronto
el cielo
desgranado
y abierto,
planetas,
plantaciones palpitantes,
la sombra perforada,
acribillada
por flechas, fuego y flores,
la noche arrolladora, el universo.


Y yo, mínimo ser,
ebrio del gran vacío
constelado,
a semejanza, a imagen
del misterio,
me sentí parte pura

del abismo,
rodé con las estrellas,
mi corazón se desató en el viento.

Pablo Neruda

Pablo Neruda, Neftali Ricardo Reyes de son vrai nom, est né dans une famille modeste, d’un père conducteur de trains et d’une mère institutrice qui meurt un mois après sa naissance. Après une enfance imprégnée de nature, il commence à écrire dès son adolescence et publie son premier recueil de poésie, « Crépusculaire », en 1923. « Toupinoscope », les biographies de la Toupie


La Poésie

Et ce fut à cet âge… La poésie
vint me chercher. Je ne sais pas, je ne sais d’où
elle surgit, de l’hiver ou du fleuve.
Je ne sais ni comment ni quand,
non, ce n’étaient pas des voix, ce n’étaient pas
des mots, ni le silence:
d’une rue elle me hélait,
des branches de la nuit,
soudain parmi les autres,
parmi des feux violents

ou dans le retour solitaire,
sans visage elle était là
et me touchait.

Je ne savais que dire, ma bouche
ne savait pas
nommer,
mes yeux étaient aveugles,
et quelque chose cognait dans mon âme,
fièvre ou ailes perdues,
je me formai seul peu à peu,
déchiffrant
cette brûlure,
et j’écrivis la première ligne confuse,

confuse, sans corps, pure
ânerie,
pur savoir
de celui-là qui ne sait rien,
et je vis tout à coup
le ciel
égrené
et ouvert,
des planètes,
des plantations vibrantes,
l’ombre perforée,
criblée
de flèches, de feu et de fleurs,
la nuit qui roule et qui écrase, l’univers.

Et moi, infime créature,
grisé par le grand vide
constellé,
à l’instar, à l’image

du mystère,
je me sentis pure partie
de l’abîme,
je roulai avec les étoiles,
mon cœur se dénoua dans le vent.

(Mémorial de l’île Noire, 1964)

Poésie d’Amérique du sud

Je participe au mois de Février au mois du polar chez Sharon et au mois d’Amérique latine chez Goran et Ingamnic. Je débute par de la poésie.

Où ferons-nous la ronde ?

Où ferons-nous la ronde ?
La ferons-nous au bord de la mer ?
La mer dansera de toutes ses vagues,
tressant des fleurs d’oranger.
La ferons-nous au pied de la montagne ?
La montagne nous répondra :
Ce sera comme si les pierres du monde entier
Se mettaient à chanter.
Mieux, la ferons-nous dans la forêt ?
Des chants d’enfants et d’oiseaux
tresseront des baisers dans le vent.
Nous ferons une ronde infinie :
Nous irons la danser dans la forêt,
nous la ferons au pied de la montagne,
et sur toutes les plages du monde.

Gabriela Mistral

Gabriela Mistral (1889-1957), est une poète chilienne, contemporaine de Pablo Neruda, qu’elle a côtoyé en Europe.
Ses premiers poèmes, dont « Junto al Mar »(Au bord de la mer) sont publiés en 1904 dans un journal chilien local.
Son pseudonyme, Mistral est emprunté au poète provençal français Frédéric Mistral.
Elle reçoit en 1945 le Prix Nobel de Littérature.

Musique du Chili :

La vie profonde de Anna de Noailles

La vie profonde

Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains.

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace.

Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre ;
— S’élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,
Et comme l’aube claire appuyée au coteau
Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise..

.Anna de Noailles. Le cœur innombrable (1901).

Calendrier de Rosemonde Gérard

Janvier nous prive de feuillage ;
Février fait glisser nos pas ;

Mars a des cheveux de nuage,
Avril, des cheveux de lilas ;

Mai permet les robes champêtres ;
Juin ressuscite les rosiers ;

Juillet met l’échelle aux fenêtres,
Août, l’échelle aux cerisiers.

Septembre, qui divague un peu,
Pour danser sur du raisin bleu
S’amuse à retarder l’aurore ;

Octobre a peur ; Novembre a froid ;
Décembre éteint les fleurs ; et, moi,
L’année entière je t’adore !

Louise-Rose-Étiennette Gérard, dite Rosemonde Gérard, poétesse française, est née le 5 avril 1866 à Paris où elle est morte le 5 juillet 1953.
Elle est la petite-fille du comte Étienne Maurice Gérard, héros de Wagram. Son parrain est le poète Leconte de Lisle et son tuteur Alexandre Dumas. Dodette était son surnom familier.
Un grand nombre de ces poèmes ont été mis en musique, par Emmanuel Chabrier notamment. Sans ambition personnelle, elle a semblé toute dévouée à l’art et à la gloire de son mari. Plus que femme de théâtre au sens d’actrice, elle fut surtout poète. Elle joua la comédie rarement, dont une fois dans le rôle de Roxane de Cyrano de Bergerac, avec Sarah Bernhardt qui lui donnait la réplique en Cyrano.