Le Mois Anglais, le Lundi c’est poésie !

Christina Rossetti (1830-1894) est désormais reconnue comme l’une des voix poétiques majeures du siècle victorien. Poète énigmatique dont la multiplicité des interprétations révèle le caractère indéchiffrable, Rossetti multiplie les voix, les personnages et les postures tout en préservant un flou contextuel qu’elle reproduit dans son attitude face au processus éditorial : ses rééditions, modifications, déplacements, découpages et auto-traductions nient le concept même de version définitive. Chantre de la religion anglicane, poète préraphaélite, auteur de comptines,

Echo

Viens à moi dans le silence de la nuit ;
Viens dans le silence éloquent d’un rêve ;
Viens, les joues rondes et douces, les yeux étincelants
Comme un ruisseau ensoleillé ;
Reviens en pleurs,
O souvenir, espoir, amour d’années révolues.

O rêve si doux, trop doux, trop doux-amer,
Dont le réveil aurait dû se produire au Paradis
Où des âmes comblées d’amour vivent et se rencontrent,
Où des yeux assoiffés de désir
Observent la porte qui, doucement,
Laisse entrer pour ne plus laisser sortir.

Pourtant, reviens-moi en rêve, que je revive
Ma vie bien que mortellement transie :
Reviens-moi en rêve, que je rende
Pulsation pour pulsation, souffle pour souffle :
Baisse la voix, penche-toi bien,
Comme il y a longtemps, mon amour, bien longtemps.

Echo

Come to me in the silence of the night ;
Come in the speaking silence of a dream ;
Come with soft rounded cheeks and eyes as bright
As sunlight on a stream ;
Come back in tears,
O memory, hope, love of finished years.

Oh dream how sweet, too sweet, too bitter sweet,
Whose wakening should have been in Paradise,
Where souls brimfull of love abide and meet ;
Where thirsting longing eyes
Watch the slow door
That opening, letting in, lets out no more.

Yet come to me in dreams, that I may live
My very life again tho’ cold in death :
Come back to me in dreams, that I may give
Pulse for pulse, breath for breath :
Speak low, lean low,
As long ago, my love, how long ago.

(Goblin Market and Other Poems, 1862.)

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Que ferais-je sans ce monde de Samuel Beckett

Que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions
où être ne dure qu’un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l’oubli d’avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s’engloutissent

Que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures

haletant furieux vers le secours vers l’amour
sans ce ciel qui s’élève
sur la poussière de ses lests Que ferais-je comme hier comme aujourd’hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moiEt on passe maintenant à la version anglaise de ce même poème :

What would I do without this world faceless incurious
where to be lasts but an instant where every instant
spills in the void the ignorance of having been
without this wave where in the end
body and shadow together are engulfed

What would I do without this silence where the murmurs die

the pantings the frenzies towards succour towards love
without this sky that soars
above its ballast dust What would I do what I did yesterday and the day before
peering out of my deadlight looking for another
wandering like me eddying far from all the living
in a convulsive space
among the voices voiceless
that throng my hiddenness
 Samuel Beckett (1906-1989), né à Dublin, est sans doute, avec James Joyce , le plus connu des écrivains irlandais. C’est un romancier, dramaturge (En attendant Godot, 1952) et poète. Il quitte son pays à la veille de la Seconde Guerre mondiale et choisit de vivre en France, où il participe activement à la Résistance. Prix Nobel de Littérature en 1969, il a écrit en français une grande partie de son œuvre et la plupart de ses poèmes.

 

Bright star de John Keats

Bright Star

Bright star, would I were stedfast as thou art—
Not in lone splendour hung aloft the night
And watching, with eternal lids apart,
Like nature’s patient, sleepless Eremite,
The moving waters at their priestlike task
Of pure ablution round earth’s human shores,
Or gazing on the new soft-fallen mask
Of snow upon the mountains and the moors—
No—yet still stedfast, still unchangeable,
Pillow’d upon my fair love’s ripening breast,
To feel for ever its soft fall and swell,
Awake for ever in a sweet unrest,
Still, still to hear her tender-taken breath,
And so live ever—or else swoon to death.

Étincelante étoile

Étincelante étoile, constant puissè-je à ton instar
Non pas naviguer seul dans la splendeur du haut de la nuit
À surveiller de mes paupières pour l’éternité désunies,
Comme de la nature l’ermite insomnieux et patient,
Les eaux mouvantes dans le rituel de leur tâche
D’ablution purifiante des rivages humains de la terre,
Ni contempler le satin du masque frais tombé
De la neige sur les montagnes et sur les landes –
Non, mais toujours constant, toujours inaltérable,
Avoir pour oreiller le sein mûr de mon bel amour,
Afin de sentir à jamais la douceur berçante de sa houle,
Éveillé à jamais d’un trouble délicieux,
Toujours, toujours ouïr de sa respiration le rythme tendre,
Et vivre ainsi toujours – ou bien m’évanouir dans la mort.

John Keats : Un exemple de sonnet de type shakespearien

(Londres, – Rome, ) est un poète britannique considéré comme un romantique de la deuxième génération, celle de Lord Byron et de Percy Bysshe Shelley. Il commence à être publié en 1817, soit quatre années avant sa mort de la phtisie, à vingt-cinq ans.

 

La poésie de Antonia Vicens i Piconell

La poesia

plana sobre
la vida fulgors d’altres mons
t’esclata als ulls també
estrelles
d’aigua eixugades a la cala
de la infantesa quan
retuts tornen
els àngels ja sense
sal sense ales i tu
intentes agafar-ne les ombres
penjalls als fils
d’estendre les paraules l’hora
que més voldries
revocar els morts que
et pugen per
les cames
baldament omplis
la nit
de colomes blanques tot
esperant
una espurna de foc
que t’encengui el poema.

 

© Antònia Vicens
Production audio: Catalunya Ràdio

La poésie

elle plane sur
la vie clartés d’autres mondes
elle t’éclate aux yeux aussi
étoiles
d’eau séchées dans la crique
de l’enfance quand
fourbus reviennent
les anges sans
sel sans ailes et que tu
cherches à en attraper les ombres
lambeaux sur les fils
à étendre
les mots l’heure
que tu aimerais le plus
révoquer les morts qui
te grimpent
sur les jambes
bien que tu remplisses
la nuit
de colombes blanches en
attendant
une étincelle de feu
qui embrase ton poème.

 

Traduit par Annie Bats
ILC, Dia mundial de la poesia 2017.

Demain de Pedro Salinas

« Demain » Le mot allait, délié, vacant,
sans poids dans le vent,
si dénué d’âme et de corps,
de couleur, de baiser,
que je l’ai laissé passer
près de moi aujourd’hui.
Mais soudain toi
tu as dit : « Moi, demain… »
Et tout se peuple
de chair et de bannières.
Sur moi se précipitaient
les promesses
aux six cents couleurs,
avec des robes à la mode,
nues, mais toutes
chargées de caresses.
En train ou en gazelles
m’arrivaient -aigus,
sons de violons-
des espoirs ténus
de bouches virginales.
Ou rapides et grandes
comme des navires, de loin, comme des baleines
depuis des mers distantes,
d’immenses espérances
d’un amour sans final.
Demain ! Quel mot
vibrant, tendu
d’âme et de chair rose,
corde de l’arc
où tu posas, si effilée,
arme de vingt années,
la flèche la plus sûre
lorsque tu dis : « Moi…. »
Recueil “La voix qui t’est due”
Traduction Bernard Sesé
La tête à l’envers
Promenade au bord de la mer (en espagnol : Paseo a orillas del mar) est le tableau le plus célèbre de Joaquín Sorolla, qui l’a peint durant l’été 1909 à Valence. Il est conservé au musée Sorolla de Madrid. (source Wikipédia)

Lune de fête de Frederico Garcia Lorca

Lune de fête

La lune
on ne la voit dans les fêtes.
Il y a trop de lunes
sur la pelouse !

Tout veut jouer à être lune.
La même fête
C’est une lune blessée
qui est tombée sur la ville.

Des lunes microscopiques
dansent sur les vitres
Et certaines restent
Sur les gros nuages
De la fanfare.

La lune de l’azur
on ne la voit pas dans les fêtes
Elle se voile et soupire :
» J’ai mal aux yeux ! »

Federico Garcia Lorca, Poemas de la Feria
Traduction de Winston Perez

 

 

La grande comédie du monde de Léopoldo Maria Panero

La grande comédie du monde
La grande tragédie de l’homme
Qui meurt à chaque heure, silencieux comme le vent
Qui se cherche dans les chats qui miaulent contre la fleur
Qui s’égare dans les fleurs obscures du mal
Qui se découvre dans la glace obscure du silence
Et s’égare dans le rêve fatal de chaque nuit.

La gran comedia del mundo.
La gran tragedia del hombre.
Que muere cada hora, silencioso como el viento.
Que se busca en los gatos que maúllan contra la flor.
Que se pierde en las flores oscuras del mal
Que se descubre en el espejo oscuro del silencio
Y se pierde en el sueño fatal de cada noche.

Leopoldo María Panero (Madrid, Espagne 1948-2014)Sombra (Huerga & Fierro, 2008) – Conjurations contre la vie (poésie 2005-2010) (Fissile, 2016) – Traduit de l’espagnol par Cédric Demangeot, Rafael Garido et Victor Martinez.