Hymne au soleil de Edmond Rostand

Hymne au soleil

 

Je t’adore, Soleil ! ô toi dont la lumière,
Pour bénir chaque front et mûrir chaque miel,
Entrant dans chaque fleur et dans chaque chaumière,
Se divise et demeure entière
Ainsi que l’amour maternel !

Je te chante, et tu peux m’accepter pour ton prêtre,
Toi qui viens dans la cuve où trempe un savon bleu
Et qui choisis, souvent, quand tu veux disparaître,
L’humble vitre d’une fenêtre
Pour lancer ton dernier adieu !

Tu fais tourner les tournesols du presbytère,
Luire le frère d’or que j’ai sur le clocher,
Et quand, par les tilleuls, tu viens avec mystère,
Tu fais bouger des ronds par terre
Si beaux qu’on n’ose plus marcher !

Gloire à toi sur les prés! Gloire à toi dans les vignes !
Sois béni parmi l’herbe et contre les portails !
Dans les yeux des lézards et sur l’aile des cygnes !
Ô toi qui fais les grandes lignes
Et qui fais les petits détails !

C’est toi qui, découpant la sœur jumelle et sombre
Qui se couche et s’allonge au pied de ce qui luit,
De tout ce qui nous charme as su doubler le nombre,
A chaque objet donnant une ombre
Souvent plus charmante que lui !

Je t’adore, Soleil ! Tu mets dans l’air des roses,
Des flammes dans la source, un dieu dans le buisson !
Tu prends un arbre obscur et tu l’apothéose !
Ô Soleil ! toi sans qui les choses
Ne seraient que ce qu’elles sont !

Edmond Rostand (1868-1918)

Ballade de printemps de Antoine Livic

Dites-moi, gentille hirondelle
Que j’attends depuis si longtemps,
Tu viens de loin à tire-d’aile
Sur un nuage, portée par le vent.
Sous ma fenêtre, cette nacelle
C’est ton abri, ta citadelle,
Ton château fort d’un autre temps.
Je t’aperçois, petite oiselle,
Et demain sera le printemps.

Dites-moi, blanche tourterelle,
Etes-vous la colombe d’antan
Qui chantait la paix perpétuelle
En refrain gai et roucoulant ?
C’est le ramage d’une pastourelle
Ou bien l’écho, la ritournelle
Dans la bouche du petit enfant.
Sa voix chante comme une crécelle
Que demain sera le printemps.

Dites-moi, gente demoiselle,
Mon âme en peine depuis trois ans
N’a céans revu votre ombrelle
Ni entendu vos rires charmants,
Vous n’êtes plus cette jouvencelle
Qui jouait jadis à la marelle.
Oh, donnez-moi quelques instants
De vrai bonheur sous cette tonnelle
Quand demain sera le printemps !

Poète, si la Muse t’ensorcelle,
Après l’hiver, son mauvais temps,
Prends le pinceau et l’aquarelle
Et vient donc peindre le printemps !

Antoine Livic, Chants d’écume suivi de Fleurs fanées, 2017

 

Né en 1951 à Villers-Canivet dans le Calvados, Antoine Livic, ancien élève du Lycée Louis Liard de Falaise, après une carrière dans la Marine nationale, est entré dans l’Administration tout en reprenant ses études. Passionné de littérature et de poésie classique, la retraite lui permet de se consacrer davantage à l’écriture en remettant en forme ses cahiers de poésie regroupés dans un premier recueil publié en septembre 2017.

La vie voyage de Andrée Chedid

La vie voyage

Aucune marche
Aucune navigation
N’égalent celles de la vie
S’actionnant dans tes vaisseaux
Se centrant dans l’îlot du cœur
Se déplaçant d’âge en âge

Aucune exploration

Aucune géologie

Ne se comparent aux circuits du sang

Aux alluvions du corps

Aux éruptions de l’âme

Aucune ascension
Aucun sommet
Ne dominent l’instant
Où t’octroyant forme
La vie te prêta vie
Les versants du monde
Et les ressources du jour

Aucun pays

Aucun périple

Ne rivalisent avec ce bref parcours

Voyage très singulier
De la vie
Devenue
Toi.

Andrée Chedid

Andrée Chedid, née le 20 mars 1920 au Caire et morte le 6 février 2011 à Paris, est une femme de lettres et poète française d’origine libanaise.

Le temps de vivre de Boris Vian

C’est un vers de Corneille. Un vieil alexandrin célèbre, à la toute fin du Cid, qui dit le cœur, l’espoir et le triomphe du temps quelque part à Séville :
Espère en ton courage, espère en ma promesse…

 

 

Ce n’est pas un hasard si l’anniversaire des 100 ans de Boris Vian, le 10 mars 2020, tombe en ouverture de cette édition  du Printemps des Poètes 2020 dédiée au Courage.

Le temps de vivre

Il a dévalé la colline

Ses pas faisaient rouler les pierres

Là-haut entre les quatre murs

La sirène chantait sans joie

 

Il respirait l’odeur des arbres

Avec son corps comme une forge

La lumière l’accompagnait

Et lui faisait danser son ombre

 

Pourvu qu’ils me laissent le temps

Il sautait à travers les herbes

Il a cueilli deux feuilles jaunes

Gorgées de sève et de soleil

 

Les canons d’acier bleu crachaient

De courtes flammes de feu sec

Pourvu qu’ils me laissent le temps

Il est arrivé près de l’eau

 

Il y a plongé son visage

Il riait de joie il a bu

Pourvu qu’ils me laissent le temps

Il s’est relevé pour sauter

 

Pourvu qu’ils me laissent le temps

Une abeille de cuivre chaud

L’a foudroyé sur l’autre rive

Le sang et l’eau se sont mêlés

Il avait eu le temps de voir

Le temps de boire à ce ruisseau

Le temps de porter à sa bouche

Deux feuilles gorgées de soleil

 

Le temps d’atteindre l’autre rive

Le temps de rire aux assassins

Le temps de courir vers la femme

 

Il avait eu le temps de vivre.

Boris Vian – 1954

L’absence a un temps de Anne Pascale Didier

L’absence a un temps

L’absence a un temps
Que le fil de l’eau traîne
Les incidences poursuivent
Leur périple lumineux

L’arrêt, dans l’instant tombe
Focale désopilante
Enfance d’une âme tue
Éventail posé

Les certitudes font mouche
Pour un temps seulement
L’inconnu s’en empare
L’être vibrant s’éveille

Cimes et abîmes s’épousent
Dans les mêmes limites
Le sol, sous mes pieds
Trépigne d’impatience

L’intranquillité veille
Assise sur le seuil
Où lui tient compagnie
D’amères solitudes

Ô petit paradoxe
C’est bien l’insaisissable
Qui capture le sens…
Sur tes lèvres, un sourire

Anne-Pascale Didier, née à Bruxelles en 1966. Poésies inspirées essentiellement par des toiles abstraites contemporaines

 

1909 de Guillaume Apollinaire

1909

La dame avait une robe
En ottoman violine
Et sa tunique brodée d’or
Était composée de deux panneaux
S’attachant sur l’épaule

Les yeux dansants comme des anges
Elle riait elle riait
Elle avait un visage aux couleurs de France
Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges
Elle avait un visage aux couleurs de France

Elle était décolletée en rond
Et coiffée à la Récamier
Avec de beaux bras nus

N’entendra-t-on jamais sonner minuit

La dame en robe d’ottoman violine
Et en tunique brodée d’or
Décolletée en rond
Promenait ses boucles
Son bandeau d’or
Et traînait ses petits souliers à boucles

Elle était si belle
Que tu n’aurais pas osé l’aimer

J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes
Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux
Le fer était leur sang la flamme leur cerveau

J’aimais j’aimais le peuple habile des machines
Le luxe et la beauté ne sont que son écume
Cette femme était si belle
Qu’elle me faisait peur

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

 

Comme un jardin à l’abandon de Aurélia Lassaque

Comme un jardin à l’abandon

Ta peau
Comme un jardin à l’abandon
Avec beaucoup de fleurs dedans.

Tu dis ? J’aime tes longs cheveux ?

Dans le creux de ta main
La clé d’une maison inconnue ;
Celle de tes ancêtres.

Tu dis que les volets ont perdu leur couleur,
Comme les vieilles tortues qui encombrent la mer.

Tu as dénudé tes yeux
Sur mon épaule.

A l’heure de la prière,
Nous avons dessiné des oiseaux
Avec l’ombre de nos mains.

Tu me parlais d’arbres
Qui ouvrent leurs feuilles

Au clair de lune.

Et je ne t’écoutais pas.
Je ne voyais déjà plus tes mains
Qui ouvriraient
Bientôt loin de moi
Les volets ternes d’une maison
Au bord d’une rivière
Dont tu ne m’as jamais donné le nom.

 

Née en 1983, Aurélia Lassaque est poète de langues française et occitane. Collaborant régulièrement avec des plasticiens, danseurs et musiciens, elle a donné divers spectacles en France, Brésil, Angleterre et Italie. Ses poèmes sont traduits en recueils, revues et anthologies dans une dizaine de langues. En 2011, elle fut responsable de l’exposition « Dialogue entre cultures et langues » au Conseil de l’Europe. Egalement conseillère littéraire du festival « Paroles Indigo » à Arles aux côtés de Boubacar Boris Diop, Aurélia Lassaque présente des chroniques littéraires à la télévision (FR3 Sud). Vient de paraître : Pour que chantent les salamandres, Paris, éd. Bruno Doucey, 2013. ( Source Terre à ciel )