Le lundi, c’est poésie !

A un passant

Paul Verlaine

Mon cher enfant que j’ai vu dans ma vie errante,
Mon cher enfant, que, mon Dieu, tu me recueillis,
Moi-même pauvre ainsi que toi, purs comme lys,
Mon cher enfant que j’ai vu dans ma vie errante !

Et beau comme notre âme pure et transparente,
Mon cher enfant, grande vertu de moi, la rente,
De mon effort de charité, nous, fleurs de lys !
On te dit mort… Mort ou vivant, sois ma mémoire !

Et qu’on ne hurle donc plus que c’est de la gloire
Que je m’occupe, fou qu’il fallut et qu’il faut…
Petit ! mort ou vivant, qui fis vibrer mes fibres,

Quoi qu’en aient dit et dit tels imbéciles noirs
Compagnon qui ressuscitas les saints espoirs,
Va donc, vivant ou mort, dans les espaces libres !

Paul Verlaine

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Le Lundi, c’est poésie !

Photo de David Besh sur Pexels.com

Terre Lune, Terre Lune
Ce soir j’ai mis mes ailes d’or
Dans le ciel comme un météore
Je pars

Terre Lune, Terre Lune
J’ai quitté ma vieille atmosphère
J’ai laissé les morts et les guerres
Au revoir

Dans le ciel piqué de planètes
Tout seul sur une lune vide
Je rirai du monde stupide
Et des hommes qui font les bêtes

Terre Lune, Terre Lune
Adieu ma ville, adieu mon cœur
Globe tout perclus de douleurs
Bonsoir.

Boris Vian

Boris Vian, né en 1920 et décédé en 1959; est un écrivain français, poète, parolier, chanteur, critique et musicien de jazz (trompettiste). Ingénieur de l’École centrale (promotion 42B), il fut aussi scénariste, traducteur (anglo-américain), conférencier, acteur et peintre. Sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, il a publié de nombreux romans parodiant le style des romans noirs américains, parmi lesquels « J’irai cracher sur vos tombes », qui a fait scandale et a été interdit pendant un temps. Il a souvent utilisé d’autres pseudonymes, parfois sous la forme d’une anagramme, comme « Bison Ravi », pour signer une multitude d’écrits.Son œuvre littéraire, peu appréciée de son vivant, a été saluée par la jeunesse dès les années 1960-1970. « L’Écume des jours », en particulier, avec ses jeux de mots et ses personnages à clef, a fait de lui un véritable mythe. Il est désormais un classique qu’on étudie dans les collèges et les lycées.

Le Lundi, c’est poésie !

La Normandie

Sa parure principale est la couleur verte
Car la pluie souvent y jette ses gouttelettes
Qui font briller les paysages de Normandie
Région entre la Bretagne et la Picardie

Région littéraire aussi,avec ses poètes
Et cet grand écrivain qui la conte
Si bien dans ses réalistes nouvelles
Guy de Maupassant il s’appelle

Au Havre naquit le talentueux Queneau
Qui l’évoque dans son livre un rude hiver
Pendant lequel bien obligé,penauds
Pour se réchauffer Jeanne brûlèrent pervers

Et au bord de la mer il y a plein de ville
Trouvillle Caen Deauville
Coincées entre Cherbourg et Dieppe

Et éventuellement pour savoir l’Eure
C’est une autre paire de Manche
Surtout si vers le Calvados on penche
Et on en bois plein de petits verres

Un jour futur je vous le dis
Nous irons en Normandie
Peut et bien que oui
Peut êtes bien que non

Jean JRieu

Lundi, c’est poésie !!

Il fait froid

L’hiver blanchit le dur chemin
Tes jours aux méchants sont en proie.
La bise mord ta douce main ;
La haine souffle sur ta joie.

La neige emplit le noir sillon.
La lumière est diminuée…
Ferme ta porte à l’aquilon !
Ferme ta vitre à la nuée !

Et puis laisse ton cœur ouvert !
Le cœur, c’est la sainte fenêtre.
Le soleil de brume est couvert ;
Mais Dieu va rayonner peut-être !

Doute du bonheur, fruit mortel ;
Doute de l’homme plein d’envie ;
Doute du prêtre et de l’autel ;
Mais crois à l’amour, ô ma vie !

Crois à l’amour, toujours entier,
Toujours brillant sous tous les voiles !
A l’amour, tison du foyer !
A l’amour, rayon des étoiles !

Aime, et ne désespère pas.
Dans ton âme, où parfois je passe,
Où mes vers chuchotent tout bas,
Laisse chaque chose à sa place.

La fidélité sans ennui,
La paix des vertus élevées,
Et l’indulgence pour autrui,
Eponge des fautes lavées.

Dans ta pensée où tout est beau,
Que rien ne tombe ou ne recule.
Fais de ton amour ton flambeau.
On s’éclaire de ce qui brûle.

A ces démons d’inimitié
Oppose ta douceur sereine,
Et reverse leur en pitié
Tout ce qu’ils t’ont vomi de haine.

La haine, c’est l’hiver du cœur.
Plains-les ! mais garde ton courage.
Garde ton sourire vainqueur ;
Bel arc-en-ciel, sors de l’orage !

Garde ton amour éternel.
L’hiver, l’astre éteint-il sa flamme ?
Dieu ne retire rien du ciel ;
Ne retire rien de ton âme !

Victor Hugo

La photo provient de Pixabay

Le premier janvier de Octavio Paz

Les portes de l’année s’ouvrent,
comme ceux de la langue,
Vers l’inconnu.
Hier soir tu m’as dit:
matin
certains signes devront être tracés,
dessiner un paysage, tisser une intrigue
sur la double page
du papier et du jour.
Demain nous devrons inventer,
de nouveau,
la réalité de ce monde.

J’ai ouvert les yeux tard.
Pour une seconde de seconde
J’ai ressenti ce que l’Aztec,
traque
du rocher du promontoire,
à travers les fissures des horizons,
le retour incertain du temps.

Non, l’année était revenue.
Il a rempli toute la pièce
et mes yeux l’ont presque touché.
Le temps, sans notre aide,
j’avais mis,
dans un ordre identique à hier,
maisons sur la rue vide,
neige sur les maisons,
silence sur la neige.

Tu étais à mes côtés
et je t’ai vu, comme la neige,
endormi entre les apparitions.
Temps sans notre aide
inventer des maisons, des rues, des arbres,
les femmes endormies.

A propos de l’auteur :

Octavio Paz est un poète, essayiste et diplomate mexicain. Il fut animé toute sa vie durant par la double flamme de la passion et de la critique.Octavio Paz est considéré comme l’un des plus grands poètes de la culture latino-américaine. Son œuvre est considérable. Elle contient des inspirations multiples, une rencontre entre des cultures mondiales afin d’élaborer une cosmogonie personnelle et originale. Il est lauréat du Prix Cervantès en 1981 et du prix Nobel de littérature en 1990 « pour ses écrits passionnés aux vastes horizons qui se reconnaissent par leur intelligence sensuelle et leur intégrité humaniste.

Le Lundi, c’est poésie !!

Décembre

(Les hôtes)

– Ouvrez, les gens, ouvrez la porte,
je frappe au seuil et à l’auvent,
ouvrez, les gens, je suis le vent,
qui s’habille de feuilles mortes.

– Entrez, monsieur, entrez, le vent,
voici pour vous la cheminée
et sa niche badigeonnée ;
entrez chez nous, monsieur le vent.

– Ouvrez, les gens, je suis la pluie,
je suis la veuve en robe grise
dont la trame s’indéfinise,
dans un brouillard couleur de suie.

– Entrez, la veuve, entrez chez nous,
entrez, la froide et la livide,
les lézardes du mur humide
s’ouvrent pour vous loger chez nous.

– Levez, les gens, la barre en fer,
ouvrez, les gens, je suis la neige,
mon manteau blanc se désagrège
sur les routes du vieil hiver.

– Entrez, la neige, entrez, la dame,
avec vos pétales de lys
et semez-les par le taudis
jusque dans l’âtre où vit la flamme.

Car nous sommes les gens inquiétants
qui habitent le Nord des régions désertes,
qui vous aimons – dites, depuis quels temps ? –
pour les peines que nous avons par vous souffertes.

Emile Verhaeren

Le Lundi, c’est poésie !!

Écrivain, moraliste et poète français né le 24 avril 1951 au Creusot dans le département de Saône-et-Loire, Christian Bobin a reçu plusieurs prix et distinctions durant sa carrière d’écrivain, dont le prix des Deux Magots (1993), le grand prix catholique de littérature (1993) et le prix d’Académie (2016).

Il s’est éteint le 23 novembre 2022, en laissant des livres et de nombreuses citations.

 Un vrai livre est toujours quelqu’un qui entre dans notre solitude. 
Christian Bobin ; La lumière du monde (2001)

 Ton sourire était une signature divine sur le papier monnaie du temps — une caution, un garant, l’indicible fleurissement de cette vie. 
Christian Bobin ; Noireclaire (2015)

 La pensée juste est contagieuse : Devant certain poèmes arabes je suis cloué physiquement, c’est comme s’ils entraient physiquement dans mon sang. Moi, ce qui me touche le plus, c’est quand toute la force qui circule dans le sang va se trouver réunie comme un bouquet de roses dans le cœur. 
Christian Bobin ; La lumière du monde (2001)

 La poésie est parole aimante, parole émerveillante, parole enveloppée sur elle-même, pétales d’une voix tout autour d’un silence. Toujours en danger de n’être pas entendue. Toujours au bord du ridicule, comme sont toutes les paroles d’amour. On croit que la poésie est un agencement un peu maniéré de certains mots, une façon obscure de faire tinter un peu d’encre et de songe. Mais ce n’est pas ça. Ce n’est pas ça du tout. 
Christian Bobin ; La merveille et l’obscur (1991)

Faire trop longtemps la même chose, cela rend vieux. 
Christian Bobin ; Tout le monde est occupé (1999)

Oil painting landscape – autumn forest near the river, orange leaves

Le lundi, c’est poésie ! un poème de Michael Kruger

Rede des Langsamen

Die Geschichte wird schneller,
bald holt sie uns ein und
läuft uns im Eilschritt voran.
Dann sehen wir die Eiszeit
Von hinten, Griechenland,
Rom, die Französische Revolution,
Stalins Nacken, die Rücklichter
von Hitlers Auto.
Seltsam, daβ sie nicht müde wird
und fällt.
Manchmal dreht sie sich um
und zeigt uns ihr Gesicht
mit dem offenen Mund
und den verfaulten Zähnen.

Discours de l’homme lent

L’histoire s’accélère
nous rattrape et
vite nous dépasse.
Nous voyons l’ère glaciaire,
la Grèce,
Rome, la Révolution française,
la nuque de Staline, la voiture d’Hitler
et ses feux arrière.
Curieux comme elle ne se fatigue
ni ne tombe.
Elle se retourne parfois,
nous montre son visage,
bouche ouverte,
les dents pourries.

Michael KRÜGER

Michael Krüger (né le 9 décembre 1943 à Schnaudertal en Allemagne) est un écrivain, éditeur, et traducteur allemand. Il a reçu en 1996 le prix Médicis étranger pour son roman Himmelfarb.

Le Lundi, c’est poésie ! un poème de Sepp Mall

Wo ich herkomme
ist der Winter keine Jahreszeit
sondern ein Zustand
die im Speichel fest-
gefrorenen Zungen
lösen sich einmal im Jahr
Wie / soll ich erklären
was mir ein Wort bedeutet
wie Frühling
Die Tiere / die über die Erde ziehn
und sterben / ohne Laut
stehn uns am nächsten
Und die Dinge / unverrückbar
in ihrem Schweigen
singen dein Lied

Là d’où je viens
l’hiver n’est pas une saison
mais un état
les langues gelées
prises dans la salive
se libèrent une fois l’an
Comment / puis-je expliquer
ce que signifie pour moi un mot
comme printemps
Les animaux / qui migrent sur la terre
et meurent / sans bruit
sont ce qu’il y a de plus proche de nous
Et les choses / immuables
dans leur silence
chantent ta chanson

Sepp MALL
(traduit par Marianne Dautrey)

A propos de l’auteur :

Sepp Mall , né en décembre 1955 dans le Tyrol du sud, est un écrivain de langue allemande. Il a enseigné de nombreuses années dans un collège. Il écrit des nouvelles , des romans et des poèmes. Il est membre fondateur de l’Association des auteurs du Tyrol sud,

.Poésie dans le cadre des Feuilles allemandes.

Lundi c’est Poésie ! Deux poèmes de Goethe

Dans le cadre des Feuilles Allemandes de novembre 2022, organisées par Patrice, Eva et Fabienne, je vous parlerai de la poésie de Goethe, traduite par Anna Griève . Dans son ouvrage « Le Processus d’individuation chez Goethe », elle analyse plusieurs poèmes de Goethe. Ces poèmes sont donnés ici en allemand et en français. Le texte allemand est repris de la Hamburger Ausgabe. La traduction en français est d’Anna Griève.

Im Herbst 1775

Fetter grüne, du Laub’,
Am Rebengeländer,
Hier mein Fenster herauf.
Gedrängter quillet,
Zwillingsbeeren, und reifet
Schneller und glänzend voller.
Euch brütet der Mutter Sonne
Scheideblick, euch umsäuselt
Des holden Himmels
Fruchtende Fülle.
Euch kühlet des Monds
Freundlicher Zauberhauch,
Und euch betauen, ach,
Aus diesen Augen
Der ewig belebenden Liebe
Volle schwellende Tränen.

Autmone 1775

Verdis plus dense, feuillage
De la vigne montante
Ici le long de ma fenêtre.
Jaillissez plus serrées
Baies jumelles, et mûrissez
Plus vite, de plénitude plus luisantes.
De chaleur maternelle vous entoure
Le regard d’adieu du soleil, le souffle fécondant
Du ciel inépuisable
De bienveillance vous environne,
Vous rafraîchit l’effluve
Magique de la lune amie,
Et de ces yeux, hélas,
Tombent en rosée sur vous
De l’amour éternellement vivifiant
Les larmes, les très lourdes larmes.

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Auf dem See

Und frische Nahrung, neues Blut
saug’ ich aus freier Welt ;
Wie ist Natur so hold und gut,
Die mich am Busen hält !
Die Welle wieget unsern Kahn
Im Rudertakt hinauf,
Und Berge, wolkig himmelan,
Begegnen unserm Lauf.

Aug mein Aug, was sinkst du nieder ?
Goldne Träume, kommt ihr wieder ?
Weg, du Traum, so gold du bist :
Hier auch Lieb und Leben ist.

Auf der Welle blinken
Tausend schwebende Sterne,
Weiche Nebel trinken
Rings die türmende Ferne ;
Morgenwind umflügelt
Die beschattete Bucht,
Und im See bespiegelt
Sich die reifende Frucht.

(Juin 1775)

Sur le lac

Et du libre univers nourriture nouvelle
En moi j’aspire, sang neuf dans mes veines ;
Comme Nature est bienveillante et bonne
Qui me presse contre son sein !
La vague berce notre barque
Vers l’amont au rythme des rames,
Et les montagnes, dressées dans les nuages,
Rencontrent notre course.

Mes yeux, mes yeux, pourquoi vous fermez-vous ?
Rêves dorés, revenez-vous ?
Va-t-en, rêve, si doré que tu sois ;
Ici aussi est l’amour, ici aussi la vie.

Sur la vague scintillent
Mille étoiles flottantes,
Les brumes moelleuses boivent
Les hautes masses des lointains alentour ;
La brise du matin volète
Sur les bords de la baie ombreuse,
Et dans le lac se reflète,
Mûrissante, la moisson à venir.

A propos de l’auteur Anna Griève (1937 – 2021)

Elle est normalienne et agrégée d’allemand. Elle consacre ses recherches au
romantisme allemand, à l’œuvre de Goethe et de C. G. Jung.

Sa carrière se déroule ensuite dans un lycée où elle est chargée de la classe de Lettres Supérieures.

A travers des textes inédits, une approche tantôt poétique, tantôt analytique de l’aventure intérieure, sous-tendue par une réflexion psychologique et éthique qui l’amène à penser la double nature du mal et l’existence d’un mal radical, qu’elle s’attache à définir. Elle applique cette distinction tant à l’interprétation des contes merveilleux et de certaines œuvres littéraires qu’à la compréhension d’événements historiques et de phénomènes de société.
Anna Griève a publié un ouvrage intitulé « Les Trois corbeaux, ou la science du mal dans les contes merveilleux » (Imago, février 2010)

Poésie dans le cadre des Feuilles allemandes.