Poésie russe

L’enfant prodige

Est-il vrai que, passant la rive,

Je revois, là, notre maison,

Où, comme un étranger, j’arrive

Lourd de honte et pris d’un frisson,

J’étais parti, plein d’espérances

Tel de sa proie un pêcheur sûr

Et, rêvant de mêler aux danses,

Les propos des sages d’Assur

Et je réalisai mon rêve.

J’ai tout connu, j’ai tout appris

Délices des voluptés brèves

Art, sciences, discours, écrits.

Et j’ai dispersé l’héritage.

Vidant la coupe des poisons,

Tel un larron devenu sage,

Je gagnai le champ des moissons.

Mon âme éprouva l’apaisante

Solitude des calmes nuits

.L’herbe que la rosée argente

Fut comme un baume à ses ennuis.

Or, voici qu’à jamais fermée

Notre maison s’offre à mes yeux,

Blanche, où s’élève une fumée,

Près de la rivière aux flots bleus

Où, durant une enfance gaie,

Je présidais à mon destin,

Fortune par moi prodiguée

Vie, à ton splendide festin.

Oh ! s’il m’était encor possible,

Face à face avec l’univers

,De le regarder, impassible,

Fondu dans ses courants divers !

N. Brioussov