L’hiver de Jules Verne

Quand par le dur hiver

Quand par le dur hiver tristement ramenée
La neige aux longs flocons tombe, et blanchit le toit,
Laissez geindre du temps la face enchifrenée.
Par nos nombreux fagots, rendez-moi l’âtre étroit !

Par le rêveur oisif, la douce après-dînée !
Les pieds sur les chenets, il songe, il rêve, il croit
Au bonheur !  il ne veut devant sa cheminée
Qu’un voltaire bien doux, pouvant railler le froid !

Il tisonne son feu du bout de sa pincette ;
La flamme s’élargit, comme une étoile jette
L’étincelle que l’œil dans l’ombre fixe et suit ;

Il lui semble alors voir les astres du soir poindre ;
L’illusion redouble ; heureux ! il pense joindre
À la chaleur du jour le charme de la nuit !

Jules Verne (1828-1905) n’est pas seulement le célèbre auteur de romans d’aventures et de science-fiction que l’on connaît. (« Poésies inédites » – Le cherche-midi)

 

Merveilleux Noëls de Véronique Audelon

Merveilleux Noëls de mon enfance,
Avec toute cette effervescence
Qui régnait partout dans la maison,
Et le sapin plein de décorations !
Moments de joie sans pareil,
Parés de bonheur et de merveilles ;
Maman qui préparait la bûche,
Nous qui faisions les truffes
Les mains pleines de chocolat,
Plus sur nos doigts que dans le plat !
Et enfin, la dernière nuit venue
Avant le grand jour tant attendu,
Le sommeil qui ne veut pas venir,
Trop excités pour s’endormir ;
Espérer que le Père-Noël va oublier
Les bêtises faites pendant l’année,
Puis au petit matin, se lever,
Et devant nos yeux émerveillés
En découvrant les paquets,
Nos parents qui souriaient !

Je revis ces merveilleux moments
Aujourd’hui, avec mes enfants ;
Décorer toute la maison
De guirlandes en papier crépon,
Mettre dans la crèche les santons,
Sur le sapin, les boules brillantes
Et les guirlandes étincelantes
De mille couleurs scintillantes !
Préparer avec eux le repas de fête,
Sortir les plus belles assiettes,
Et à l’approche du jour formidable
Les découvrir un peu plus sages,
Juste pour que le Père Noël oublie
Qu’ils n’ont pas toujours été gentils !
Avec le même regard pour mes enfants
Qu’avaient jadis pour moi mes parents,
Je retrouve chaque année l’instant magique,
Quand leurs yeux magnifiques
Découvrent sous le sapin,
Leurs cadeaux au petit matin !

Véronique Audelon

Danses d’hier de Antoine Abel

Danses d’hier

J’entends encore les staccatos
Le prolongement des sons des tam-tams
Des tam-tams du temps jadis

Alors les collines s’enflamment
Dans la nuit sèche
Les pieds des danseurs
Se baignent dans la fine poussière
De latérite
Et leurs pas scandent sauvagement
Un rythme endiablé

J’entends encore les notes rapides
La voix étouffée du « commandeur »
Se modulant dans l’air tiède du soir.

Alors les échines s’arc-boutent
Les unes aux autres
Et les hanches roulent comme des houles
Les ventres des danseuses voluptueuses
Ondulent lascivement…
Et des voix confuses s’interpellent
Impudemment.

Je perçois toujours les staccatos
Les grondements des « grosses caisses »
Par delà les années de mon enfance …
Je les porte en moi

Comme des stigmates..

Antoine Abel (1834-2004) est le poète le plus célèbre de l’île. Il était natif de Mahé, l’île principale de l’archipel. Il publie en 1969 son premier recueil de poésie : « Paille en queue« , puis des recueils de contes, dont « Contes et poèmes des Seychelles« , en 2004. Il a également écrit des pièces de théâtre.   

 

Appelez-moi Nathan de Catherine Castro

CVT_Appelez-moi-Nathan_2226Catherine Castro
Quentin Zuttion (Illustrateur)

ISBN : 2228921629
Éditeur : Payot et Rivages (05/09/2018)
Nathan est né Lila, dans un corps de fille. Un corps qui ne lui a jamais convenu, il décide alors de corriger cette erreur génétique avec le soutien indéfectible de sa famille, ses amis, ses profs et, à seize ans, des injections de testostérone de 0,8 mg par mois. Quitte à devenir quelqu’un, autant que ce soit vous-même.
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Lila a tout pour être heureuse, des parents qui l’aiment, des amis. Mais Lila ne l’est pas, crise d’adolescence, non. Dans son corps, elle ne se sent pas fille. Née dans un corps de fille, elle ne s’est jamais considérée comme telle. Elle se sent différente. Toujours habillée en « garçonne »Qui est-elle ? Est-elle homosexuelle ? Elle tente de comprendre qui elle est vraiment.

Alors qu’elle se scarifie, sa mère est convoquée par l’infirmière du collège. Puis un soir, à la maison, un dialogue avec ses parents :

« – Ma chérie… qu’est-ce qui se passe ? Tu veux devenir un garçon, c’est ça ?

– Ma ta gueule ! Tu ne comprends rien ! Je suis un garçon ! Un garçon !!! Vous m’avez fait des seins pourris et une voix de merde !!! J’suis pas un fille !!! Vous n’avez pas de fille. » C’est le début du long parcours du combattant pour changer d’identité et de sexe…

La transformation de son corps, de petite fille à femme, sa poitrine naissante la confortera dans son choix.  Elle a réussi à savoir ce qu’elle voulait vraiment .Le parcours n’est pas simple, il est semé d’embûches.
Alors elle demande à ses parents de l’appelez Nathan.
Inspirée de faits réels, cette BD traite tout en délicatesse et bienveillance d’un sujet peu médiatisé, le transgenre. Le roman graphique met tout d’abord en avant le mal être, au combat de Lila. Puis dans la seconde partie, le cheminement vers la transformation, les rendez-vous multiples chez le psy, chez l’endocrinologue. L’ablation des seins, les démarches administratives fastidieuses rythment donc  la nouvelle vie de Nathan.
La grande chance de Nathan est qu’il est né dans une famille compréhensive et qui va l’accompagner tout au long de son parcours.
Appelez-moi Nathan sait raconter la transidentité avec une rare tendresse, portée par de superbes illustrations .

 Des planches tout en délicatesse, qui sont dessinées par Quentin Zuttion . Ses superbes couleurs à l’aquarelle lui permettent de restituer les ambiances chaleureuses et parfois violentes de cet merveilleux album. Il y a aussi de la sensualité et de l’émotion dans ces très belles pages.

Appelez-moi Nathan : un album qui fait du bien à tout le monde, un parcours de vie qui a valeur d’exemple.

Les regrets de Jacques Rabemananjara

                                           carte empruntée au site indiqué, et titrée : « Madagascar menacée par la déforestation »

Madagascar (capitale Antananarivo, en malgache Ankadibevava, devenue Tananarive). République ayant gagné en 1960 sa liberté de gouvernement contre la France (elle a été colonie française, puis de 1946 à 1958, Territoire d’outre-mer), Madagascar a vécu de nombreux changements politiques. L’île est depuis 1960 un état indépendant, aujourd’hui République démocratique de Madagascar.

Les regrets

J’ai voulu retrouver quelque chose de toi,
De nouveau respirer un peu de ton parfum ;
Et je suis revenu tout seul au fond des bois.

Mais la route est si noire et le soir est si brun !
Notre bonheur n’est plus qu’un songe d’autrefois
Qui flotte tristement au seuil des jours défunts.

Le rêve disparu s’agite et me fait signe.
La barrière est franchie où naquit le Passé.
Ô Rampela, regarde au-delà de la ligne :

La lumière s’éteint. L’azur s’est effacé.
Et vois sur le versant nos destins qui s’alignent
Comme de faux ibis dont l’essor s’est lassé.

Je cherche vainement tes pas sur le gazon.
Je murmure ton nom à l’herbe où nous passâmes.
Mais la rose a trahi les vœux de la saison.

Les vents ont dispersé les secrets de nos âmes.
Les lotus dans le puits tombent sans floraison.
Les sables blancs ont bu ton sang avec mes flammes.

Le monde a violé le pacte et le serment.
Les fanes ont surpris les feuilles des ramures.
J’ai beau troubler la sente et couper le sarment,

Tout parle de silence au fond de la clôture.
À l’ombre des remparts tout parle de tourment
Et je meurs sans avoir terminé l’aventure.

Ô Rampela, contemple au-delà de la ligne :
Ton visage me manque et le monde se voile.
La boue a traversé jusqu’au front des étoiles.

Ma Bien-aimée, entends la voix d’outre-rempart :
Mon cœur fond en sanglots et, depuis ton départ,
La vie est devenue un ennui rectiligne.

Et je reviens tout seul, tout seul au fond des bois,
Afin de recueillir un souvenir de toi,
De nouveau respirer un peu de ton parfum.

Mais la route est si noire et le soir est si brun !
Notre bonheur n’est plus qu’un songe d’autrefois
Qui flotte tristement au seuil des jours défunts…

Jacques Rabemananjara (« Sur les marches du soir » éditions Ophrys, Gap – 1940 )

Jacques Rabemananjara, (1913-2005), écrivain, dramaturge, essayiste et poète de langue française, et aussi homme politique de premier plan, est né en à Maroantsetra (Madagascar). Il est l’un des fondateurs et élu député du MDRM (le Mouvement démocratique de la rénovation malgache) en 1946. Il est envoyé, après la révolte de l’année suivante (29 mars 1947 *) à dix ans de travaux forcés, et libéré par l’amnistie de 1956. C’est en 1960 qu »il est élu député, ministre, puis vice-président de la République de Madagascar, avant de s’exiler en France après la révolution de 1972. Il y séjourne jusqu’à sa mort, en 2005, à Paris.